Explosions à Beyrouth : « On en vient à espérer une tutelle de la France »

il y a 1 mois 403

D'ordinaire passionnée et enthousiaste, Aline Asmar d'Amman aujourd'hui enrage. L'architecte libanaise, née à Beyrouth, a grandi sous les bombes. Mais l'explosion meurtrière et dévastatrice de mardi n'a rien à voir avec la guerre. Non seulement des habitants ont perdu la vie ou leur maison, ce toit qui était ce qui leur restait après des années de disette, mais la mémoire du Liban que représentaient ses anciens quartiers, tout ce patrimoine fragile qui tentait de renaître, est à terre.

Aline Asmar d'Amman, à qui Paris a confié les rénovations de l'hôtel de Crillon et du restaurant le Jules Verne à la tour Eiffel, connaît la valeur de la mémoire et du patrimoine. Entre deux allers-retours entre Paris et Beyrouth où elle a ouvert en doublon son agence Culture in Architecture, elle dresse le constat plus qu'attristé des conséquences de l'incurie de l'État libanais.

Le Point : Quel est votre état d'esprit depuis l'explosion ?

Aline Asmar d'Amman : Je n'ai pas ressenti cette rage au ventre depuis les années de guerre. C'est très déstabilisant et rageant pour tout le monde. On est revenus à cet état de révolte primaire, on est atterrés qu'il puisse aujourd'hui se produire de tels accidents au Liban, que personne n'ait été alerté ou en ait pris suffisamment conscience en amont, et que ce soit encore possible. Au-delà du sang dans les rues et des familles qui pleurent leurs morts, on est dans l'absurdité totale. Je suis atterrée de voir que cette ville qui a survécu à des guerres, à des invasions, à des pillages, soit décimée comme ça. C'est irréel. Personne ne s'y attendait. On n'est pas en situation de guerre civile. Les enfants étaient sur les balcons, les gens filmaient le feu de manière innocente. Personne n'imaginait qu'ils allaient être décimés, partir en poussière, et que c'était la dernière vision d'horreur qu'ils allaient regarder. Il faut imaginer la culpabilité que je ressens : étant mariée à un Suisse, je me trouve dans un paisible paysage… Mais à dix jours près, je devais être au Liban pour différentes raisons. En raison du peu de vols – un sur deux – assurés, j'ai dû reporter mon voyage à Beyrouth, car je n'étais pas sûre de revenir à temps pour un chantier important à Venise. Aussi, comme tous les Libanais vivant loin de leur pays, je me mords les doigts de ne pas être avec les miens, dans les rues, à déblayer, à aider et à réfléchir à ce qu'on peut faire…

Qu'espérez-vous ?

Il est encore trop tôt pour réclamer, mais il faut vraiment que les choses changent, qu'on soit aidés par la classe politique internationale pour changer de gouvernement. Cette gestion du pays s'est révélée inefficace et vraiment malsaine. Le Liban subit l'un des plus gros taux de désinflation qui existe, il subit la famine, les enfants ne peuvent plus retourner à l'école en raison d'une gestion déplorable du système d'éducation, et tant de gens font la queue devant les ambassades pour émigrer ! Que le but du Libanais soit de partir sans avoir à fuir une guerre, mais un système corrompu, est vraiment affligeant, alors que le peuple libanais est reconnu pour son art de vivre, sa joie de vivre, sa générosité… Cet accident est le fruit d'une négligence totale de la part de responsables qui étaient parfaitement conscients de ce qui était entreposé sur le port et qui n'ont rien fait pour protéger la population. Résultat, c'est le peuple qui paie.

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Comment avez-vous appris l'explosion ?

Cela a commencé par un coup de fil de mon frère pour m'assurer que mes parents, qui habitent sur les hauteurs de Beyrouth, dans le quartier de Hamzieh, allaient bien. Mais même à 15 kilomètres du port, les fenêtres ont éclaté. Ses enfants ont entendu les mêmes bruits que ceux que nous avons entendus il y a vingt-cinq ans. Leur cœur battait la chamade trente minutes encore après l'explosion, dans un état irrationnel total, les enfants criaient : « Est-ce qu'on est morts ? Est-ce qu'on va mourir ? » C'est un cri d'animal blessé qui ne comprend pas comment il peut être touché aussi violemment, de façon aussi sauvage. Entre Libanais, on a toujours ce réflexe de se téléphoner avant que les lignes ne soient saturées ou parce qu'on manque d'électricité. On a appelé les amis qui habitaient dans les quartiers les plus touchés, notamment mon amie Liza, dont le restaurant a beaucoup souffert. J'ai aussi appelé mon amie Lady Yvonne Cochrane, dont le palais Sursock est aujourd'hui en ruines. Elle est hospitalisée, car elle était toujours assise sur le même fauteuil près de la baie vitrée qui a explosé…

Parlez-nous de ce palais…

Le palais Sursock, sommet de l'architecture beyrouthine du XIXe siècle, a été ravagé par la double explosion. © Marie-Christine Morosi

Le palais Sursock donne sur le port, sans vis-à-vis. Il a subi de plein fouet le souffle de l'explosion. C'était l'un des joyaux du Liban et même du Moyen-Orient, que Lady Yvonne Cochrane, amie très chère, avait su conserver en créant une association de préservation des demeures historiques de Beyrouth. Elle avait ainsi interdit toute construction devant les anciennes maisons pour les protéger de la spéculation immobilière. Tout proche, le musée Sursock, musée aux riches collections, et qui venait d'être rénové, a lui aussi subi de graves dommages. Il ne reste plus rien de ce témoignage de notre histoire.

Dévasté, le musée Sursock, situé non loin du palais du même nom et qui venait d'être rénové, a perdu des collections dans l'explosion. © Marie-Christine Morosi

Je pense à cette phrase de la poétesse Nadia Touani, qui a écrit : « Beyrouth est la dernière ville du Levant qui peut encore s'habiller de lumière »… En la lisant, on pensait tous au palais Sursock, à l'architecture patricienne du XIXe siècle, témoin de cette culture croisée des peuples. C'était son ouvrage que d'avoir su préserver ces maisons qui ont résisté à la guerre, aux pires moments de l'histoire libanaise. C'est toute notre dignité qui est à terre. C'est comme si le Marais [à Paris] était en miettes, en cendres, rayé de la carte. À présent, qui va aider Beyrouth alors que le peuple n'a plus l'énergie de se battre ? Michel Aoun n'a pas encore pris la parole. Macron le fera avant lui… C'est terrible, ça met les projecteurs sur cette gouvernance.

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Que pensez-vous de la visite d'Emmanuel Macron à Beyrouth ?

C'est un signal fort, extrêmement courageux, qui donne beaucoup d'espoir. Je sais que c'est radical, mais on en arrive à souhaiter une tutelle, un mandat comme celui qu'avait la France pour protéger le Liban. La venue du président français met aussi le doigt sur une autre plaie : le fait que Michel Aoun, le président libanais, ne se soit pas encore exprimé devant le peuple. Il n'a pas encore pris la parole. Macron le fera avant lui… c'est terrible, ça met les projecteurs sur cette gouvernance. Depuis la présidence du général Aoun, il y a de nouveau eu des tensions dans les rues, de la pauvreté qui s'est enracinée, aucun programme pour l'éducation, une chute du système bancaire et financier. Et cet énorme accident prouve que rien n'est prévu pour que les Libanais puissent vivre en sécurité. On ne demande pas des trottoirs impeccables et du mobilier urbain, mais de vivre en sécurité. Le sang tache les rues et beaucoup n'ont pas de nouvelles de leurs proches. Malgré leur pudeur à exprimer leurs sentiments, les Libanais sont enragés. On est écorchés à vif. Quand on n'a plus d'espoir, on sait qu'on a un toit et que l'on peut rentrer à la maison.

Aujourd'hui, les Libanais n'ont plus de maison. Ils n'ont plus ce luxe de se dire « je rentre à la maison ». Des familles avaient déjà tout perdu, mais il leur restait leur maison, le lieu de la mémoire vive de la famille, de leurs racines. Parfois juste les murs, mais aussi une lampe, un cadre, une chaise. Les anciennes générations qui ont vécu des guerres civiles, des révolutions, ne s'attendaient pas à revivre cela à leur âge. Et parmi ceux de ma génération, quadragénaires, il y avait un bel élan pour revenir au Liban et j'avais moi-même des projets. Reste l'entraide. On est en train de puiser dans nos dernières ressources et nos dernières forces pour espérer reconstruire alors qu'on n'avait déjà plus rien pour aller de l'avant. Je serai la première mobilisée pour aller sur place, rénover ce patrimoine libanais, lui redonner de la dignité. C'est l'image que l'on a envie de donner.

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