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Le philosophe allemand Byung-Chul Han critique l’hyperréalité numérique dans un essai mélancolique.

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 Metaverse », de Refik Anadol, à Hongkong, récemment. Des visiteuses immergées dans « Machine Hallucinations – Space: Metaverse », de Refik Anadol, à Hongkong, récemment.

« La Fin des choses. Bouleversements du monde de la vie » (Undinge. Umbrüche der Lebenswelt), de Byung-Chul Han, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Actes Sud, « Questions de société », 144 p., 16 €, numérique 12 €.

« Dis, quand reviendras-tu ? » Le refrain n’est pas seulement celui de la célèbre chanson de Barbara que le philosophe allemand d’origine coréenne Byung-Chul Han, à la fin de son nouveau livre, confie écouter chez lui sur un juke-box des années 1950. Il résonne en effet comme une question mélancolique qui traverse l’ouvrage entier, lancée à l’adresse d’un monde qui disparaît, celui des choses.

Couronne, croix, livre, souliers ou, en fouillant un tiroir de l’auteur, tampon en bois de dattier frappé par la foudre : voilà des choses qui possèdent, selon une pensée inspirée de Martin Heidegger, la capacité de nous aider à habiter le monde. Parce que, avant d’avoir une fonction, elles attestent une présence fondamentale, comme toutes ces choses du quotidien qui nous entourent et qui acquièrent une étrange intensité pour peu qu’on sache les regarder en silence. C’est par cette présence que les choses nous « résistent », deviennent nos « appuis », retiennent nos souvenirs et nous relient à la matérialité, à la manualité et, en somme, à un certain « ordre terrien ».

Lire aussi (2019) : Article réservé à nos abonnés « Amusez-vous bien ! », de Byung-Chul Han : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Or « nous n’habitons plus la terre et le ciel, nous habitons Google Earth et le Cloud », déplore Byung-Chul Han dans La Fin des choses. Reprenant l’idée du philosophe Vilém Flusser (1920-1991) selon laquelle une information est une « non-chose », il considère que « la numérisation déréalise et désincarne le monde ». Renouant avec l’accent romantique de la critique de la modernité en lui adjoignant de nouveaux motifs, l’auteur de La Société de transparence (PUF, 2017) fustige « l’ordre numérique » qui « fragmente la vie », où « Phono Sapiens », sorte de post-humain doté de doigts pour tapoter l’écran mais privé de main, accède joyeusement à une hyperréalité digitale mise à disposition depuis son smartphone.

Objet narcissique

Celui-ci, trop lisse, n’a pas, pour Han, la dignité ontologique d’une chose. Car cet objet narcissique « entraîne la disparition de l’autre ». Le monde de l’information, pour toutes ces raisons, ne nous raconte plus rien : « Les informations sont additives, et non narratives. Elles peuvent être comptées, mais pas racontées. » Ainsi une « story » de Facebook n’a-t-elle pour rôle que d’accumuler des « likes », qu’il appelle joliment « l’amen numérique ».

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Si le thème de la déréalisation du monde rappelle Jean Baudrillard (1929-2007), le professeur à l’université des Arts de Berlin cite surtout Roland Barthes (1915-1980), dont il applique à la réalité entière l’analyse de la photographie argentique : en tant que chose, elle manifesterait l’irruption de la présence au-delà du représentable, grâce à l’alchimie de la lumière et de petits grains d’argent. L’image numérique, soumise à l’information superficielle, en serait incapable. Mais si la chose peut disparaître comme information, l’art ne nous montre-t-il pas comment les signes et l’information peuvent aussi, dans le sens inverse, se réifier et gagner en consistance (comme le défend notamment Ileana Parvu dans La Consistance des choses, Presses universitaires de Provence, 2021) ? Sous de nouveaux traits, les choses ne sont-elles pas déjà de retour ? Avec ce livre, nous saurons mieux où les attendre, en silence, ou en glissant une pièce dans le juke-box.

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