Livres Critique littéraire

Chronique

Camille Laurens

écrivaine

Notre feuilletoniste s’est plongée dans les passionnants volumes de « La Résistance et ses poètes », de Pierre Seghers. Deux livres qui soustraient la poésie à son halo de solitude éthérée

Publié aujourd’hui à 12h00 Temps de Lecture 3 min.

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« La Résistance et ses poètes, première partie. Récit », de Pierre Seghers, Seghers, 528 p., 22 €, numérique 15 €.

« La Résistance et ses poètes, deuxième partie. Anthologie », de Pierre Seghers, Seghers, 336 p., 17 €, numérique 12 €.

LA VOIX QUI PERSÉVÈRE

Lorsque Pierre Seghers, poète, éditeur, créateur de la célèbre collection « Poètes d’aujourd’hui », publie La Résistance et ses poètes, en 1974, il écrit en épigraphe : « Jeunes gens qui me lirez peut-être, pensez-y ! Les bûchers ne sont jamais éteints et le feu, pour vous, peut reprendre… » Alors que les éditions Seghers rééditent les deux volumes de cet ouvrage important, le lecteur ne peut que constater l’affreuse actualité d’un tel présage et la nécessité toujours vivace de la résistance. Car s’il s’agit essentiellement ici de la période historique correspondant à la seconde guerre mondiale, la réflexion que suscite cette anthologie en appelle à toute l’humanité : « Sachez que j’avais un visage/comme vous. Une bouche qui priait, comme vous./ Quand une poussière entrait, ou bien un songe,/ dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel./ Et quand/une épine mauvaise égratignait ma peau,/ il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre ! », écrit le poète Fondane, mort à Auschwitz en octobre 1944.

Le premier volume, sous-titré « Récit », retrace l’histoire conjointe de la guerre et de la poésie qui en est née, aussi bien à travers des réseaux de poètes que des tracts, brochures, revues souvent clandestines, telles que, parmi beaucoup d’autres, Poésie 40, puis 41… jusqu’en 1948, créée par Seghers lui-même, Les Cahiers du témoignage chrétien, en 1941 à Lyon, ou La Pensée libre, fondée par des professeurs et des écrivains communistes, au côté de quotidiens tels que Combat. La diversité des horizons politiques et philosophiques est grande, la qualité intrinsèque des textes très variable, mais jamais aucun ne confond poésie et propagande. Comme l’écrit Seghers dans son avant-propos, « sauver l’homme de l’humiliation, de l’avilissement et de l’écrasement devint action, réaction spontanée, écriture ». Au fil des années que retrace cette chronologie minutieuse, qui est aussi une autobiographie – Seghers est mobilisé en 1939, il a alors 33 ans –, l’histoire politique et militaire s’entremêle à l’histoire littéraire, faisant apparaître des noms illustres, tels Aragon, Eluard, Desnos, et beaucoup d’inconnus et d’oubliés. Y alternent les anecdotes célèbres et les faits historiques poignants. Ainsi en 1942, en pleine occupation allemande, Eluard pense clore par le prénom de sa femme le poème dont le refrain répète « J’écris ton nom », quand l’évidence s’impose à lui de le remplacer par le mot « Liberté ». « Et par le pouvoir d’un mot/Je recommence ma vie/Je suis né pour te connaître/Pour te nommer/Liberté. » La même année, Valentin Feldman, professeur communiste, officier FTP, est fusillé. Face au peloton d’exécution, il criera : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! » Faire de sa vie comme de sa mort une parole vraie, c’est d’abord cela, la poésie.

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