Raphaël Enthoven : quarante ans et des poussières

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À un moment donné, il cherche ses cigarettes. La cendre s'éparpille dans le cendrier. Il réside de ce côté-ci de l'existence : on vit, on voit. Nous rencontrons Raphaël Enthoven au début du mois de mai. Les rumeurs commencent à bruisser, de tous côtés, autour de son premier roman autobiographique. Le philosophe y livre ses vérités, entre fiction et réalité, sans jamais se poser en victime. Il raconte son passé d'enfant battu par un beau-père, sa naissance à la philosophie, son rapport à la culture, son mariage raté avec l'écrivaine Justine Lévy, sa rencontre avec la chanteuse Carla Bruni, ses infidélités et ses fidélités, son adoration pour un père insouciant. La bourgeoisie intellectuelle de gauche, dont il est issu, est décrite avec ses travers. L'auteur de Morales provisoires a décidé, à quarante-quatre ans, de se mettre à jour avec sa jeunesse. Il est le premier enfant de Jean-Paul Enthoven (éditeur, journaliste au Point, écrivain) et de Catherine David (ancienne éditrice et critique littéraire au Nouvel Observateur). Le père et le fils sortent tous les deux un roman à la rentrée. Ils ont écrit ensemble, en 2013, un dictionnaire en hommage à Marcel Proust. Le Temps gagné parle de l'avenir du passé, des figures paternelles, d'une génération privilégiée. Proust est partout et nulle part. Raphaël Enthoven prend des risques. On connaissait sa face publique (ses positions universalistes), on découvre sa face privée (ses souvenirs d'enfant maltraité).

Dans les couloirs d'une maison d'édition, Jean-Paul Enthoven avait un jour croisé une jeune femme enceinte de son premier enfant : « Si vous attendez un garçon, sachez qu'un fils représente une nouvelle déception chaque jour qui passe. » L'auteur de L'Hypothèse des sentiments a découvert Le Temps gagné à la fin du mois de juin. Les températures atteignaient un record de chaleur. L'asphalte semblait fondre sous nos pas. Le membre d'un jury littéraire lui a transmis Le Temps gagné, dont il est l'un des personnages principaux. On ne sait à quel rythme il a tourné les pages. Une certitude : Jean-Paul Enthoven a éprouvé une nouvelle déception à l'égard de Raphaël Enthoven. Le père a aussitôt envoyé un message au fils : « La rupture est consommée. » Jean-Paul Enthoven y est dépeint comme un personnage volatil. Paradoxal, lyrique, original. Aimé par la vie, adoré par le fils. Nous ressemblons toujours à ceux avec qui nous choisissons de ferrailler. Le fils reconnaît combien il lui a été difficile de se déprendre d'un père auquel il s'apparente tant. « Le narrateur éprouve la difficulté à se défaire de quelque chose dont il est fait lui-même. Le père est un sol meuble. Avec lui, on doit chercher la permanence sur le fond d'un perpétuel mouvement. On a l'impression d'avoir des patins aux pieds. Le sol est labile, mais on peut solidifier le reste. La seule manière d'instaurer un peu de stabilité est d'en faire une muse. J'ai mis quelques pilotis dans le chaos et j'ai pu ainsi conquérir une stabilité que je n'espérais plus. »

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Je me suis arrêté sur le chemin de la tragédie

Raphaël Enthoven est élevé en partie par son beau-père. La journaliste Catherine David s'est remariée avec le médecin Isi Beller. L'auteur évoque les tournants d'une vie. La révolte face à un beau-père psychanalyste qui le frappe ; la rencontre avec Carla Bruni avec qui il aura un premier enfant. Le Temps gagné appartient au genre de l'autofiction. Les personnages apparaissent sous un faux nom, mais ils sont immédiatement reconnaissables. Le ton oscille entre tragédie et comédie. « Je n'ai pas été un enfant battu. Chez moi, il ne s'agit pas d'une identité, mais d'un caractère. Dans l'alchimie d'une existence, on a toujours la ressource de transformer la violence que l'on dépose en nous en énergie ou, éventuellement, en courage. L'alchimie est une fausse science, mais elle est bien la meilleure façon de décrire la littérature, l'existence. Qu'est-ce que la vie, la littérature, sinon faire quelque chose du tas de boue que l'on reçoit ? Tout le livre est l'histoire de quelqu'un qui se dérobe au destin. Je me suis arrêté sur le chemin de la tragédie. Mon caractère est formé des coups que j'ai reçus et de ce que j'ai fait des coups que j'ai reçus. » Raphaël Enthoven s'arrête sur le chemin de la tragédie en prenant comme modèle le boxeur Rocky Balboa dans la série cinématographique des Rocky ; en découvrant les chefs-d'œuvre de la comtesse de Ségur ; en tombant amoureux d'une femme poétique. De sa rencontre avec Carla Bruni, il avoue : « J'étais seul mais en mieux. » Comme une définition de l'amour.

Un duel d'écrivains talentueux. L'un répond à l'autre, à presque vingt ans d'intervalle, point par point. Dans Rien de grave (2004), Justine Lévy racontait comment Carla Bruni avait quitté Jean-Paul Enthoven pour Raphaël Enthoven. L'auteure de Mauvaise fille (2009) faisait un portrait assassin de son ex-mari et de sa rivale. Dans Le Temps gagné, le philosophe raconte comment il a trompé Justine Lévy et ravi Carla Bruni à son propre père. Il fait un portrait assassin de son ex-épouse et rend hommage à la mère de son premier enfant. Raphaël Enthoven assume le ton de « bouffonade », la cruauté des propos, le règlement de comptes, la frontière poreuse entre fiction et réalité. « Je mentirais effrontément si je disais que Le Temps gagné n'est pas, aussi, une réponse à Rien de grave. Il m'est arrivé au cours de la rédaction, où j'ai eu plus l'impression de recopier que d'inventer, d'être porté en certains endroits du livre par le bonheur de rendre un vieux coup avec lequel j'avais appris à vivre. Il est normal de s'appuyer sur ses mauvais sentiments pour trouver l'énergie d'écrire. Depuis vingt ans, on me raconte ma vie, on me l'explique. Il y avait aussi le souhait non pas de rétablir des vérités, mais d'apporter humblement ma contribution à ma propre histoire. »

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J'ai supprimé certains passages inutilement méchants

Il a été un enfant fantomatique. Ses mauvaises actions le rendaient enfin visible aux yeux des autres. Raphaël Enthoven livre ses confessions d'un enfant du siècle, avec un véritable goût de la provocation. Il rend les coups reçus avec des mots crus. Une scène scatologique fantasmée, sur son couple avec Justine Lévy, s'inscrit contre l'idéal de l'amour romantique propre à Belle du seigneur, d'Albert Cohen. « Je n'ai pas réussi à l'enlever et j'en ai compris plus tard les raisons. Mme Maurel parle, en classe, du fumier dont on tire quelque chose. On prend de la merde et on en fait de l'or. Justice Lévy a de l'or entre les mains et elle en fait de la merde. Mais l'esprit étant la dupe du cœur, ce sentiment me vient aussi du fait que j'en ai reçu un bon paquet sur la tête avec Rien de grave. J'ai supprimé certains passages inutilement méchants. Quand j'ai écrit ce livre, une partie de moi-même voulait en découdre, mettre des coups de boule, frapper vingt ans après des gens qui ne comprendraient pas pourquoi je me réveillais aussi tardivement. Mais il y a des choses que l'on n'écrit que pour se soulager soi-même : elles sont des fruits secs dans le livre, des nécroses sans corollaire, je les ai enlevées. Chaque chose gardée a son pendant, dans une autre partie du livre. »

L'art du grotesque. Tout le monde est traité de la même manière. « Ma vie a changé, pour le meilleur, le jour où j'ai accepté de me trouver ridicule. Une fois que l'on reconnaît son appartenance à la communauté des ridicules et des passions mesquines, on peut y aller.  » Le philosophe ne se donne jamais le beau rôle. Baiseur, drogué, menteur. Raphaël Enthoven se décrit en train de mentir au père de Justine Lévy. Il lui jure qu'il ne trompe pas sa fille avec Carla Bruni. Le philosophe Bernard-Henri Lévy, meilleur ami de Jean-Paul Enthoven et éditorialiste au Point, est une des figures écrasantes de son enfance. Raphaël Enthoven assure ne pas craindre son opprobre. « Je n'ai jamais eu peur de lui. Il m'a parfois impressionné par son courage et il m'a parfois navré par ses prises de position. Il m'a toujours intéressé. Je l'ai un peu admiré et un peu moins admiré. » Le roman est saturé de la figure archétypale du père. Les pères, les beaux-pères, les professeurs. Ils sont souvent des statues à déboulonner. Raphaël Enthoven est ému en parlant de Clément Rosset. Durant notre rencontre, l'unique moment de vacillation et d'émotion sera à l'évocation de l'auteur du Réel et son double.« L'importance cardinale qu'il occupe dans ma vie est un livre en soi. Clément Rosset ne représente pas le père spirituel, il incarne le père retrouvé. Il prend en charge les problèmes que vous vous posez, sans leur faire l'offense d'une solution. Il est un exhausteur d'existence. »

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Un éveil constant à la philosophie

Le Temps gagné ne peut pas être réduit à un règlement de comptes dans la bourgeoisie intellectuelle de gauche. C'est ça et c'est autre chose. Une phrase du père résume tout entière une histoire de construction d'identité : « Nul ne sait ce que le passé nous réserve » Merveilleux portrait de la grand-mère paternelle ; récit saisissant d'une course à Formentera pour aller chercher une bouteille de ketchup ; évocation de la puissance des lieux ; tableau d'une génération cotonneuse ; réflexions sur l'autofiction ; scène cruelle d'un mariage mondain. Il y a aussi ce moment où Raphaël Enthoven, garçon vaporeux se sentant transparent, se découvre beau dans le reflet de la vitre d'un train. Le roman est un éveil constant à la philosophie. « Je ne date pas le moment où je me suis mis à faire de la philosophie. C'est comme si la décision avait toujours été prise et puis validée comme une évidence. Il n'existe pas un monde avant la philosophie et un monde après la philosophie. Je ne sais pas quand c'est né, quand c'est apparu, c'est comme la vie. Plus le narrateur avance en âge, plus la philosophie advient par intervalles construits. La seule chose dont je suis sûr : il n'y a pas de concept qui n'ait été auparavant une émotion. Un coup ou une caresse. »

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L'enfant fantomatique a encore besoin de s'arrimer au réel. Raphaël Enthoven continue à se sentir vivant dans l'adversité. Un jour, il s'est réveillé avec mille pages. Il a coupé et coupé encore. « Il y avait du chagrin, mais aucune peine. J'ai toujours pensé que l'intelligence ne nous aidait pas à vivre, dans le sens où elle ne nous prévalait de rien. Mais la traduction en réflexions de la douleur ressentie est d'une grande efficacité. Les modalités de survie que l'on improvise lorsqu'on est un enfant terrifié par tout sont une nécessité. Aucune peine ne survit à l'examen de la peine. » Si Boris Vian voyait la vérité au bout de l'imagination, Raphaël Enthoven voit l'imagination au bout de la vérité. On ne s'attendait pas à un roman aussi mal élevé de la part d'un garçon aussi bien éduqué. On aurait imaginé qu'il mettrait des formes et des bémols pour parler des uns, des autres. Rien. L'heure a tourné. La lumière est crue. Raphaël Enthoven a une chemise noire comme la nuit et une cigarette au bout devenu iridescent. Le fils a suivi le conseil du père : gagner du temps. Il a tout écrit. Ses souvenirs sont maintenant vivants. Raphaël Enthoven est certain d'une seule chose : il ne juge ici personne. Sa vision de la vie ne se prête pas à la division. Sa dernière cigarette s'écrase dans le cendrier. Il me dit que dans sa grande mansuétude, la vie, qui est une tragédie, nous a laissé le rôle du bouffon.

Le Temps gagné, de Raphaël Enthoven, L'Observatoire, 528 pages, 21 euros.

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